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La fabrique

On faisait toutes sortes de jobs pour payer notre loyer ou notre abonnement de train. Parfois, c’était à l’usine qu’on se retrouvait, où l’on voyait passer les tubes de mayonnaise ou des crèmes brûlées dans des pots en verre bouillants. C’était surtout la vraie vie que l’on découvrait. Les horaires irréguliers qui ne permettaient pas d’avoir de loisirs, des horaires de nuit ou de jour sans limite de temps. Un bruit constant dans les oreilles ; des odeurs laiteuses et écœurantes. Les ouvriers entraient avant le petit matin et sortaient au hasard des caprices d’une machine.      

Il faudrait bâtir au centre de chaque ville…

 …cette salle villageoise en bois, qui accueillerait les fêtes, le théâtre et les lotos. Trois représentations annuelles. C’était la dernière. Chaque villageois tenait la porte à son congénère, laissant entrer le vent froid de janvier. Le poêle brûlait et surchauffait la salle, comble pour l’occasion. On a ri ce soir-là; on a applaudi; on a parlé avec de grosses voix grasses et caverneuses.  A l’issue de la représentation, on a servi le blanc et rallumé les lumières. Chacun avait vécu sa catharsis à son échelle, à sa manière.  Alphonse s’est mis au piano et a entamé les valses d’antan. Ça résonnait comme dans un saloon. Les soûlons chantaient, les enfants se cachaient sous les tables et les jeunes, dissimulés dans la pénombre, adossés à la salle de bois, goûtaient à leur première cigarette.

Mon Piaggio

Reçu à mes 15 ans. Il était beau comm un Italien, rouillé comme une vieille carlingue; sa selle confortable rappelait les Vespas, symboles d'évasion et de liberté, d'amour et d'indifférence. Au coeur de la campagne froide des matins d'avril, son moteur capricieux décidait de s'éteindre sans crier gare. Alors, il fallait pousser l'engin jusque chez Zanone. Le garagiste des vélos me changeait ce satané moteur pour la troisième fois. Il n'en faisait qu'à sa tête mon Piaggio. Mais il m'emmenait fière, à 20 km/h sur les chemins de remaniement, un vent de liberté dans les mèches qui dépassaient du casque.

La thérapie par la boxe.

Ils m’attendent au fond du garage. Une clique de jeunes, quinze ans tout au plus. Un homme plus âgé se parque et ouvre son coffre. Il en sort des outils pour réparer l’ascenseur.   Je les salue, un par un. Les derniers s’avancent ; le plus naïf ne veut pas payer. Nous réglerons ça plus tard. Nous descendons par l’étroit escalier métallique qui conduit dans un obscur sous-sol sans fenêtre ni chauffage. Le sol est recouvert de tapis en mousse gris. Des sacs pendent au plafond, de tailles différentes, ressemblants à des gros polochons ou des luettes tenus par des chaînes. Les jeunes se préparent. Chacun face à son sac. Aristide gueule des coups, chacun se donne de la peine, plein de hargne et de fureur. Une heure durant, les boxeurs apprentis poursuivent leur entrainement comme si plus rien d’autre n’existait. Dehors il pleut, mais personne ne le sait. Les sacs se balancent encore à cause du courant du chauffage d’appoint. Les ados se rechaussent, remontent l’escalier, retrouvent...

Quels souvenirs pour nos enfants?

Enfant, vous entendiez vaguement parler de la chute d’un mur, vous appreniez Bonn et Berlin comme capitales de l’Allemagne et vous ne vous étonniez pas de voir un abri antiatomique au sous-sol de certaines maisons. Ensuite, il y a eu quelques crises économiques, le Rwanda, la famine en Somalie, la guerre de l’autre côté de l’Adriatique et le communisme avait une odeur « d’ostalgie ». Aujourd’hui, nos enfants ont vécu une pandémie durant laquelle, non seulement les expressions étaient masquées mais aussi l’anxiété était extrême face à un ennemi invisible et sournois. Désormais, ils entendent parler de la guerre à nos portes et s’inquiètent, car ils sentent bien qu’un danger plus grave qu’un virus menace le monde. Alors que la tragédie s’invite chez nos petits, quels souvenirs laisserons-nous à nos enfants?